Arnaud Frich
Initialement, Gustave Eiffel avait prévu douze mois de travaux ; en réalité, il faudra compter le double. La phase de construction qui débutera le 28 janvier 1887, s’achèvera finalement en mars 1889, juste avant l’ouverture officielle de l’Exposition universelle.
Sur le chantier, le nombre d’ouvriers ne dépassera jamais les 250. C’est que, en fait, une grande partie du travail est fait en amont, dans les usines des entreprises Eiffel à Levallois-Perret. Ainsi, sur les 2 500 000 rivets que compte la tour, seulement 1 050 846 furent posés sur le chantier, soit 42 % du total. La plupart des éléments sont assemblés dans les ateliers de Levallois-Perret, au sol, par tronçons de cinq mètres, avec des boulons provisoires, et ce n’est qu’après, sur le chantier, qu’ils sont définitivement remplacés par des rivets posés à chaud.

En septembre 1888, alors que le chantier est déjà bien avancé et le deuxième étage construit, les ouvriers se mettent en grève. Ils contestent les horaires de travail - 9 heures en hiver et 12 heures l’été -, ainsi que leur salaire considéré comme maigre eu égard aux risques pris. Gustave Eiffel argue du fait que le risque n’est pas différent qu’ils travaillent à 200 mètres d’altitude ou à 50, et bien que les ouvriers soient déjà mieux rémunérés que la moyenne de ce qui se pratiquait dans ce secteur à l’époque, il leur concède une augmentation de salaire, mais en refusant de l’indexer sur le facteur « risque variable selon la hauteur ». Trois mois plus tard, une nouvelle grève éclate, mais cette fois-ci, il tiendra tête et refusera toute négociation.
En mars 1889, le monument est achevé à temps et aucun accident mortel n'aura été déploré parmi les ouvriers. Un ouvrier y trouvera toutefois la mort, mais c'était un dimanche, il ne travaillait pas et perdit l'équilibre en faisant le malin devant sa fiancée. Il aura coûté 1,5 million de francs de plus que prévu.

L’édifice rencontra rapidement un vif succès, malgré la protestation véhémente de quelques uns.
En effet dès 1887, deux semaines après les premiers coups de pioche, environ 300 écrivains, peintres, architectes et compositeurs publiaient une « lettre ouverte pour fustiger l’inutile et monstrueuse tour de Mr Eiffel ». Parmi eux Guy de Maupassant, Charles Garnier, Alexandre Dumas fils, Paul Verlaine ou encore Joris-Karl Huysmans qualifiaient l’ouvrage de « lampadaire tragique », « squelette disgracieux », « suppositoire criblé de trous », « cheminée d’usine écrasant de sa masse barbare nos monuments humiliés »…

Extrait de la "Protestation contre la Tour de M. Eiffel", 1887.
"Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté jusqu'ici intacte de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l'art et de l'histoire français menacés, contre l'érection, en plein coeur de notre capitale, de l'inutile et monstrueuse Tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d'esprit de justice, a déjà baptisée du nom de tour de Babel. (...) La ville de Paris va-t-elle donc s'associer plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations d'un constructeur de machines, pour s'enlaidir irréparablement et se déshonorer ? (...).
Il suffit d'ailleurs, pour se rendre compte de ce que nous avançons, de se figurer un instant une tour vertigineusement ridicule, dominant Paris, ainsi qu'une noire et gigantesque cheminée d'usine, écrasant de sa masse barbare (...) tous nos monuments humiliés, toutes nos architectures rapetissées, qui disparaîtront dans ce rêve stupéfiant.
Et, pendant vingt ans, nous verrons s'allonger sur la ville entière, frémissante encore du génie de tant de siècles, nous verrons s'allonger comme une tache d'encre l'ombre odieuse de l'odieuse colonne de tôle boulonnée".

Au fil des ans et du développement de l’électricité, la Tour a connu des illuminations variées. Après les éclairages mis en place pour l’Exposition universelle de 1900, la publicité imaginée en 1925 par André Citroën afficha le nom de la marque en lettres géantes sur les quatre côtés. Le dispositif de l’an 2000, prévu pour être éphémère, a été remplacé pour durer au moins jusqu’à 2013. L’installation fut à la mesure du monument et mobilisa 25 alpinistes pendant 5 mois, qui fixèrent 20 000 lampes pour un budget de 4,5 millions d’euros ! La Tour Eiffel est repeinte tous les 7 ans, et cette toilette n’est pas moins exigeante puisqu’elle nécessite 60 tonnes de peinture, et une équipe de 25 peintres pendant un an.

Les exploits les plus audacieux, autorisés ou non, se sont multipliés depuis la construction de la Tour. Un boulanger landais gravit 347 marches juché sur des échasses en 1891. Bouglione, le directeur du célèbre cirque, offre à une éléphante de 85 ans une escalade du premier étage en 1948. En 1852 une trapéziste réalise un numéro sans filet à 118 mètres du sol, sans oublier un néo-zélandais qui saute à l’élastique en 1987, un coupe d’anglais en parachute en 1984… Une fin malheureuse attendait cependant Franz Reichelt, artisan tailleur d’origine autrichienne, qui tenta une démonstration de son « vêtement parachute » en 1912. L’invention s’avéra inefficace.



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